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par Pierre-Louis FREYDIERE et Gérard MOUGIN

♦ Articles paru dans les n° 118 et 119 de la Revue Musiques Mécaniques Vivantes de l’AAIMM ♦


Ecoutez les orgues dont la restauration est décrite dans cet article

• sur le LIMONAIRE 84 touches Jazzband ⇒ MargaritaEh la eh le eh le hoAbonné du jazz

• sur le LEMOINE 52 touches ⇒ Y’a du jazzband partout / Sur un air de shimmy  / L’ascenseur

 


La grande aventure des orgues de Pont de Dore, par Pierre-Louis FREYDIERE

En 1973, une septuagénaire auvergnate de Clermont Ferrand me racontait que, dans sa jeunesse, elle allait presque tous les dimanches danser à Thiers, dans des bals qui étaient animés par de grosses « boites à musique » et que c’est là-bas qu’elle avait connu Maurice, son mari. Elle se rappelait aussi que c’est sur l’air de « Fernande » qu’elle préférait danser. Bien naturellement Fernande n’était pour moi que la chanson de Brassens et je ne savais pas que Fernande avait eu des heures de gloire en 1925 non pas parce qu’elle suscitait des émotions sexuelles, mais parce qu’elle était tellement grande que « pour l’embrasser il fallait un escabeau ».

A cette époque, j’étais loin de me douter qu’en passant en 2CV chaque semaine à Pont de Dore pendant mon service militaire devant le restaurant « Chez la mère Depalle » pour rentrer chez moi, je côtoyais régulièrement et sans le savoir, « la chose » qui occupera pendant des années ma passion pour les orgues mécaniques.

Quelques années plus tard, en 1980, alors que je faisais mes premiers pas dans la musique mécanique, Paul Bocuse me fit découvrir et apprécier ses orgues, dont le somptueux 98 touches Gaudin qui règne encore dans sa salle de réception de « l’Abbaye », instrument acquis vers 1966 et restauré par Marc Fournier. Il m’en raconta l’histoire, m’expliqua que l’instrument venait de la ville basse de Thiers, qu’il avait selon la légende été muré pour échapper aux conséquences de « l’invasion allemande », et que c’est avec la complicité de ses amis Marc Fournier et Paul Eynard qu’il était arrivé à « sortir » cette pièce magnifique de l’ancien dancing du Breuil appartenant à la famille Groslière.

L’orgue fut réinstallé dans la grande salle de réception de l’Abbaye de Paul Bocuse, avec deux niches latérales supplémentaires. Quelques années plus tard, pour mettre l’orgue plus en valeur, il fut installé sur une estrade et perdit de ce fait son fronton.

En même temps le répertoire du 98 touches Gaudin fut renouvelé par des titres plus connus, notés par Arthur Prinsen et Paul Eynard, et les magnifiques cartons des arrangeurs Marenghi-Gaudin disparurent du circuit. (On peut toutefois encore écouter quelques titres d’origine dont « Hyper Fox trot » (de Bosc), « je viens Joséphine », « je démissionne », dans le superbe coffret de disques vinyles des collections Bocuse et Fournier)

L’orgue du dancing Groslière retrouvait ainsi une nouvelle vie.

Peu de temps après, Paul Eynard me fit découvrir les orgues qui dormaient encore dans le dancing Depalle à quelques kilomètres du dancing Groslière du Breuil. Il s’agissait de deux orgues de danse : un orgue Lemoine Aérophone 52 touches datant des premières années du 20ème siècle et un orgue Limonaire 84 touches jazzbandophone, plus tardif (1923)

Avec ces informations, j’en déduisais que les bords de la Dore, là où la nationale 89 abandonne ses lacets pour les lignes droites dans la plaine de l’Allier, étaient le lieu de rendez-vous des fiancés d’Auvergne, tout comme Nogent était le point de rencontre des amoureux parisiens.

Le dancing Depalle faisait au début du siècle passé, danser les couples au son de l’Aérophone Lemoine, avec ses polkas, ses mazurkas et ses quadrilles. La façade de l’orgue avait déjà été étendue pour donner à l’instrument une dimension en adéquation au volume de la salle.

L’histoire ne dit pas si le dancing Groslière avait déjà un orgue à cette époque mais, danser au son du « Lemoine » chez Depalle dura jusqu’au début de la décennie 1920-1930, date à laquelle le dancing voisin et concurrent du Breuil acquit le superbe orgue de danse 98 touches Gaudin dont j’ai parlé précédemment. Il s’installa donc un état de concurrence et le dancing Depalle, pour faire face à l’arrivée du nouveau monstre musical fut conduit à acquérir un autre orgue, plus adapté aux rythmes à la mode. Plutôt que de remplacer l’orgue Lemoine 52 touches, Depalle acquit un orgue supplémentaire, le plus important que la manufacture Limonaire construisait encore, un 84 touches Jazzbandophone, et le fit installer à côté de l’orgue Lemoine, tout en faisant doubler la façade, vu que le Jazzband n’en possédait pas. L’ensemble avait alors une « surface » susceptible de concurrencer le Gaudin du dancing Groslière.

Il faut dire qu’à cette époque Limonaire frères avait absorbé la manufacture Lemoine, ce qui explique vraisemblablement l’acquisition d’un orgue de cette marque. La mère Depalle était devenue de fait un client Limonaire.

Les deux instruments furent exploités jusque dans les années 70, si on se réfère au fait que Paul Eynard avait fait des cartons pour le « 52 touches » à cette époque.

Vers la fin des années 80 j’entrais en relation avec le nouveau propriétaire du restaurant.

Les deux instruments du dancing Depalle restaient en sommeil, dans la magnifique salle de bal en structure métallique du début du siècle passé, dont le décor et les panneaux publicitaires d’un autre temps gardaient un charme désuet. Mais ces deux instruments restaient sans répertoire, les cartons ayant disparus.

Divers professionnels et amateurs de musique mécanique étaient passés voir les orgues, et comme à l’habitude, tous ceux qui n’avaient pas envie d’acquérir les orgues avaient lancé à la cantonade des estimations financières pharaoniques, ce qui faisait que les orgues avaient pris une côte déraisonnable, alors que les instruments étaient muets depuis 30 années et joyeusement habités par des petits rongeurs auvergnats, comme la suite le montrera.

Le cadre était superbe, et tout naturellement il eut été logique de conserver les orgues ainsi que le dancing.

L’examen détaillé de la chose

Je faisais une analyse de restauration en liaison avec l’atelier Schuetz pour valider la faisabilité de la démarche.

Après avoir questionné le Conseil Général du Puy de Dôme ainsi que la DRAC de la région Auvergne pour savoir s’il était possible de faire reconnaître comme patrimoniale la dernière salle de bal française construite à la fin du 19éme siècle, qui possédait encore des orgues de danse mécaniques. Ces deux institutions répondirent par des fins de non-recevoir.

Il n’en restait pas moins que ces instruments avaient perdu leurs répertoires, car un litige avait opposé le vendeur et l’acquéreur lors de la transaction immobilière de l’hôtel restaurant, le vendeur considérant que les orgues ne faisaient pas partie de la vente et l’acquéreur ayant fait valoir qu’il existait une fixation mécanique des orgues au sol, ce qui justifiait, en droit, que ces derniers appartenaient à l’objet vendu. Faute de quoi l’ancien propriétaire, mécontent, avait déménagé les cartons qui, eux, n’étaient pas fixés au murs… Dans cette situation, les cartons n’avaient pas vocation à retrouver les instruments par un chemin logique ou amical.

Après le décès de l’ex propriétaire, les cartons changèrent de mains dans le centre de la France, et furent mis en vente sur EBay. Dans un premier temps je ne vis pas l’annonce. Deux collectionneurs américains achetèrent chacun un carton grand modèle « pour voir », mais ils ne furent pas capables de réattribuer les cartons à l’instrument, car les Jazzbandophones n’ont pas, ou peu, traversé l’Atlantique.  Ce fut une chance pour moi car à la seconde mise en vente je me déplaçais et après négociation, j’arrivais à acquérir les cartons. Pour ne prendre aucun risque je repartais de suite avec mes trouvailles dans le coffre de ma Clio, sans me soucier de la surcharge qu’ils généraient. Il y avait une bonne cinquantaine de cartons de 84 touches et autant de cartons de 52 touches.

Nous étions en 1999.

Photo Ph Crasse

En analysant le répertoire des orgues, je vis qu’au début des années 20, les propriétaires du dancing DEPALLE avaient fait faire par LIMONAIRE puis par LEMOINE et DRYERS des cartons de Fox Trot, Java, Shimmy pour le 52 touches… sûrement pour attendre l’arrivée du 84 Jazzband. Quant au répertoire du Jazzband, c’était une explosion de titres connus autour des années 1925. L’orgue étant chromatique, tant sur les basses que sur deux lignes de chant, et possédant en outre une multitude de percussions dont certaines assez atypiques, il avait la possibilité de s’adapter à tous les types de musique, dont les plus rythmés : c’est vraiment un « orgue jazz » qui parfois déroute un peu les auditeurs non avertis. (En fait on se rendra compte que sur les quelques instruments de ce type construits par LIMONAIRE, il n’en subsiste plus que deux en France avec celui du musée des Gets, sans que l’on en ait localisé d’autres à l’étranger). L’analyse de la gamme me conforta aussi et que, dans ce cadre, les arrangements faits par LIMONAIRE restent le complément indispensable et nécessaire de l’instrument. Dans le répertoire, seuls quelques titres anachroniques tels «Poètes et Paysans» «Orphée aux enfers» «Rondes enfantines» montrent que l’orgue a la capacité d’interpréter une grande variété de musiques.

Puis les cartons restèrent tranquillement entreposés dans les monts du lyonnais attendant la résurrection des belles endormies. (nota du rédacteur : non ce n’est pas une faute d’orthographe, car je crois que l’on dit des belles orgues, et nos amis forains ne parlent-ils pas aussi de leurs vielles limonaires ?)

Par la suite la vie reprit son cours et les orgues restèrent tranquillement à Pont de Dore dans leur salle désaffectée., et les contacts réguliers avec le propriétaire ne donnèrent rien, jusqu’à fin 2015 où les orgues revinrent sur le marché. De mon côté, ayant d’autres instruments en cours de restauration, je ne donnais pas suite aux propositions du propriétaire et passais la main.

Comme le dit si bien Brassens « La suite serait délectable, malheureusement je ne peux vous la dire et c’est regrettable… » il vous faudra patienter un peu, car un vosgien nous la racontera bientôt.

 


Une nouvelle vie en Vosges pour les Orgues du dancing Depalle, par Gérard MOUGIN

Dernière photo des orgues dans leur contexte

Intrigué par l’aventure vécue par Pierre-Louis Freydières, en homme curieux et passionné par les gros orgues, je m’étais fixé d’aller voir ces instruments dès que j’aurais l’occasion de passer dans la région où ils sommeillaient.

Ce fut chose faite le 13 juin 2016 où, de retour de Souillac où nous avions avec l’A.A.I.M.M visité le musée des Automates, je fis étape à Pont de Dore.

Ma première rencontre avec le propriétaire de l’hôtel (donc des orgues) ne fut pas très chaleureuse. Après lui avoir expliqué que j’étais un amoureux de la musique mécanique et que je désirais simplement voir les orgues par curiosité, et non par intérêt, il accepta avec réticence que je fasse une petite visite. Il appela un employé de l’hôtel qui me conduisit dans un ancien bâtiment, à l’écart, implanté au bord de la Dore.

C’était une grande salle désaffectée qui fut jadis le dancing Depalle et qui, à ce jour, était devenue un entrepôt où toutes sortes d’objets étaient stockés. Après avoir enjambé des meubles et divers matériels pour traverser la salle, j’arrivai devant l’ensemble imposant des 2 orgues qui trônaient sur leurs estrades.

Ceux-ci n’avaient manifestement pas bougé depuis leur installation; seuls le temps, l’immobilisme et quelques actes de malveillance les avaient marqués de leurs empreintes.

Je pus alors contempler et regarder de près ces deux instruments, puis prendre quelques photos en guise de souvenirs.

Les orgues en enfilade

Le dancing Depalle resté dans son jus

Avant de quitter les lieux, je saluai et remerciai le propriétaire des lieux, et bien sûr je profitai de ce moment pour lui demander ce qu’il comptait en faire, car le temps et  les  souris  continuaient de  détruire  inexorablement ce bel ensemble. Il me confia qu’il avait un acheteur vigneron en Champagne qui devait venir les enlever dans les prochains mois, et les faire restaurer pour les placer ensuite dans un hall d’exposition – vente. Pour clore le débat, il me confirma que ce viticulteur lui en offrait une somme intéressante.

Je lui confirmai que cela était parfait et, pour l’amateur passionné que j’étais, le principal était que ces orgues retrouvent une seconde vie tant qu’il en était encore temps, qui plus est en France.

Puis, avant de partir, je lui confiai que j’étais très intéressé par leur devenir et que j’aurais plaisir à les revoir et les écouter lorsqu’ils seraient remis en état, c’est pourquoi, je lui laissai ma carte de visite et pris congé.

De retour dans mes Vosges, je pensais souvent à ces orgues et me disant que le « cinglé » qui allait les acquérir devrait faire face à un fastidieux et coûteux travail de restauration, sans parler de l’espace qu’il faudrait leur consacrer pour les mettre en bonne place comme ils l’étaient lors de leurs belles années de fonctionnement.

Une année s’était écoulée depuis mon premier passage à Pont de Dore lorsque je reçus un appel téléphonique de l’hôtelier propriétaire des orgues.

Celui-ci me demanda si j’étais toujours intéressé par les instruments. A priori je n’étais pas acheteur, surtout au prix que lui en offrait ce potentiel acquéreur champenois.

Je lui demandai pourquoi cet acheteur ne les voulait plus, et il me répondit qu’il avait changé d’avis et que cela ne l’intéressait plus.

Je lui fis part de ma surprise, et lui confirmai que ces orgues me plaisaient beaucoup, mais que je ne disposais pas de la place permettant de les accueillir et que d’autre part si j’étais acheteur, je ne pouvais investir la somme que lui proposait le riche propriétaire viticole.

Sur ce, il m’invita alors à lui faire une offre de prix, ce que je fis dans la foulée, sans trop réfléchir auparavant.

Il me demanda alors un peu de temps de réflexion pour en parler à son frère et à son père qui, apparemment, étaient aussi concernés.

Puis il me rappela le lendemain pour me dire qu’il acceptait mon offre.

A partir de cet instant, le plus difficile restait à faire : convaincre mon épouse de cette acquisition encombrante et onéreuse, dont la finalité n’était pas garantie, d’autant plus que je ne savais pas où je pourrais les entreposer et exposer correctement une fois restaurés.

Qu’à cela ne tienne, Georgette à contre cœur me laissa poursuivre mon projet, et une fois de plus me fit confiance, sachant que mes folies se terminaient souvent avec bonheur.

Après nous être mis d’accord sur la transaction et l’enlèvement des orgues, on arrêta la date du 26 juillet 2017 pour procéder au démontage et au déménagement des instruments.

C’est à partir de cette date que commença véritablement pour nous l’aventure des orgues de l’ancien dancing Depalle.

Le 26 juillet 2017 à l’aube, nous prîmes la route pour les 500 km à faire vers le Puy de Dôme, avec trois bons amis, à bord d’un camion et d’une camionnette, tous deux assez grands pour transporter l’imposante cargaison en un seul voyage.

Nous arrivâmes vers 13 heures à Pont de Dore, juste le temps de prendre les clés de nos chambres à l’hôtel Depalle et, bien évidemment, nous nous rendîmes de suite dans la salle où nous attendaient les orgues, ou plus exactement une rude besogne.

Avant de procéder au démontage, une analyse fut nécessaire pour imaginer comment procéder et surtout ne pas casser ou détériorer les pièces toutes aussi précieuses les unes que les autres.

Le plus délicat se trouvait au niveau des éléments décoratifs de la boiserie reliant les deux orgues, car ils étaient fixés entre eux ainsi qu’au sol par de longues broches en acier non visibles, recouvertes d’enduit et de peinture. Nous avions découvert l’objet de la controverse de propriété des appareils que nous évoquions dans l’article précédent.

A part cela, nous n’avons pas rencontré d’autres difficultés majeures au cours du démontage, sachant qu’il était préférable de démonter le moins possible de pièces ou d’ensembles de façon à faciliter le repérage lors de la restauration. L’appareil photo fut aussi l’assistant incontournable de ma perte de neurones.

Vers 20 heures, ce premier jour, les 2 orgues étaient libérés de leurs carcans et prêts à être embarqués, mais avec l’heure tardive et la fatigue de cette grande journée, la table du restaurant Depalle et les lits furent vraiment les bienvenus

Le Jazzband s’en va

L’Aérophone en attente de départ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deuxième jour, 27 juillet, dès 7 heures, nous étions à pied d’œuvre dans l’ancien dancing. La salle semblait tristement vide car, pour faciliter notre intervention, le propriétaire avait rangé le dépôt, et finalement le capharnaüm que j’avais vu l’année précédente avait son charme.

Il faut dire qu’il aurait été difficile de sortir les orgues sans cette intervention.

Notre premier travail fut donc de véhiculer les orgues depuis l’estrade où ils étaient posés jusqu’au camion stationné à l’entrée du dancing.

Pour ce faire nous avions confectionné un chariot adapté à la hauteur de l’estrade où ils étaient placés ainsi qu’à celle du plateau du camion.

Bien que pesant plusieurs centaines de kilos chacun, les deux meubles des orgues furent donc ainsi déplacés sans trop de difficultés et surtout sans avaries.

Les autres composants, façades, consoles de percussions et accessoires furent placés et arrimés délicatement dans la camionnette.

A midi, le chargement était terminé et la salle, vidée de  ses  locataires  « indéboulonnables »  pourtant  peu dérangeants et silencieux, était dramatiquement triste.

Le trajet retour jusqu’aux Vosges se passa très bien et, arrivés vers 19 heures, nous procédions de suite au déchargement des orgues. Ce travail fut facilité par des engins de levage motorisés, et les instruments stockés au sec dans l’atelier de mon ex-entreprise en attendant la suite de l’aventure.

Nouveau décor pour les orgues

L’estrade libérée des 2 orgues

Ce n’est qu’au début de l’automne 2017, après avoir terminé avec André THIRION la restauration d’un orgue Mortier, que je décidai de commencer une inspection générale et l’ouverture de ce nouveau chantier important qui se présentait devant moi.

Fort de l’expérience acquise auprès de mon ami André (facteur reconnu et apprécié) lors des restaurations communes de plusieurs orgues de danse et de foire, je décidai de me lancer seul dans ce travail insensé, sachant que je pouvais compter sur l’aide d’André et les conseils de professionnels compétents comme Christian Fournier, également facteur d’orgues renommé.

Au hasard, ce fut le LIMONAIRE 84 Touches Jazzband que je choisis pour être restauré le premier, peut-être parce que c’était un instrument curieux et qu’il me donnerait le plus de fils à retordre.

Je fis une analyse pour essayer de comprendre le fonctionnement de cet orgue atypique, aidé en cela par la gamme fournie par Christian Fournier qui de son côté avait déjà restauré le premier instrument actuellement fonctionnel de ce modèle, propriété du musée des Gets, ensuite j’obtins par Pierre-Louis la gamme originale.

Il faut dire que cet instrument avec ses 12 notes de Basses (Chromatiques)(D-C#), ses 25 notes au premier chant (Chromatiques), ses 18 notes au deuxième chant (Chromatiques), ses nombreuses percussions (xylophone, triangle, castagnettes, grosse caisse, caisses claires, 8 cloches, cymbale, tambour de basque, wood blocks, gong) et ses 7 registres regroupe (comme il est le dernier modèle mis au point et construit par LIMONAIRE frères) tout le savoir-faire et les perfectionnements de cette manufacture réputée.

Pour vous dire que la compréhension du fonctionnement n’était en fait pas évidente.

Porte vents

Soufflerie et sommier

Registre dans porte-vents

Aussi, dans un premier temps, j’inventoriai de façon précise la connectique des différents organes en suivant un par un les tuyaux de raccordements afin de pouvoir dresser un schéma de principe et de fonctionnement de l’instrument.

La chose ne fut pas simple car les petits rongeurs auvergnats avaient minutieusement pris le soin de dévorer de longues portions de tuyaux, avec l’objectif de me compliquer la vie.

Mais peu importe, les quelques relevés réalisés et les nombreuses photos prises tout au long du démontage seront suffisants pour me permettre de reconstituer le puzzle final.

Une  analyse  approfondie  de  chaque  ensemble  et sous-ensemble me permettra lors de la remise en état de comprendre son rôle dans le fonctionnement général de l’orgue.

Chaque entité fut prélevée soigneusement sur l’orgue et acheminée dans mon petit atelier, où elle sera complétement démontée et dégarnie, les éléments bois seront poncés et traités contre les insectes xylophages, puis toutes les pièces seront réparées si besoin, puis revernies pour les protéger durablement.

Parfois quelques bonnes surprises se présentent au cours de la restauration, elles nous rappellent qu’il y a cent ans cet orgue était en construction à Paris.

Sur la barrette de maintien des ressorts de la boîte à touches, on peut lire la date du 26 mai 1923 et la signature d’un ouvrier de la manufacture LIMONAIRE

 

Ponçage à hauteur d’homme

 

Ossature de la caisse de l’orgue

Registre mis à nu

 

Peausseries d’origine d’un registre

Démontage de la boîte à touches

Les éléments métalliques, tels que les ressorts, seront désoxydés voire remplacés lorsqu’ils seront trop corrodés.

Certains ensembles, tels les sommiers et porte-vents supportant les tuyaux de basses, ont dû être reconstruits à l’identique du fait des très nombreuses altérations occasionnées par la présence d’insectes xylophages. Ne possédant pas les outils nécessaires à leur réalisation, ce fut mon ami André THIRION qui manufactura ces nouvelles pièces.

Ainsi, chaque élément, du plus petit au plus gros, a été remis en état et s’est retrouvé comme neuf, en prenant soin de lui restituer non seulement son aspect, mais également sa fonctionnalité d’origine.

Le réseau de tuyaux en carton a été remplacé dans son ensemble en respectant scrupuleusement les diamètres d’origine.

Du point de vue de la composition de cet orgue, j’ai pu découvrir qu’à l’instar des autres instruments que je connaissais, celui-ci ne comportait pas de jeu d’accompagnement, mais 3 jeux de tuyaux pour le 1er  chant (25 notes), dont un jeu de violons, un jeu de bourdons (flûte jazz) et un jeu de saxophones qui, montés sur un sommier à plusieurs registres, permet d’être utilisés en même temps et en partie pour le 2eme chant et les basses.

Le 2eme  chant est également assuré par un double jeu de violoncelles.

Le jeu de basses, quant à lui, comporte 12 tuyaux, il est complété par un jeu séparé de 5 saxophones limité aux notes principales, appelé pour les effets de « forté ».

Parmi les nombreuses percussions déjà citées, il est à noter que les 8 cloches (dont 4 sont à l’octave) peuvent être appelées séparément ou collectivement selon le choix du noteur.

Un xylophone (en bois) complète le chant en apportant une touche chatoyante lorsqu’il est sollicité

A l’évidence, au vu de la conception de l’orchestre, il fallait connaître parfaitement les Jazzbandophones et être très bon noteur pour tirer le meilleur parti de cet instrument incroyable.

 

Maillets du xylophone

 

Ressorts du compensateur

Vue de dessus du sommier

Intérieur du sommier remis à neuf

 

Extrait du livre d’atelier de la Manufacture LIMONAIRE mentionnant les cartons vendus à Depalle

Ce qui m’amène à vous conter une autre phase essentielle de mon aventure qui, sans elle (dixit, cette phase), n’aurait pas permis de réaliser ce projet fou, ou tout au moins le faire aboutir correctement.

Je veux ici vous parler des cartons indispensables pour faire fonctionner les orgues,

En me racontant l’existence et l’histoire de ces orgues, Pierre-Louis m’avait confié qu’il détenait l’ensemble, à un ou deux cartons près, des répertoires d’origine des deux orgues.

Bien sûr, avant de confirmer l’achat de ces derniers, j’avais pris soin d’appeler Pierre-Louis pour savoir s’il était prêt à me les céder par la suite, ce qu’il me confirma bien entendu, en m’invitant à reprendre contact plus tard pour aborder la question.

C’est pourquoi, courant février 2018, étant déjà assez avancé dans la restauration du jazzband, je repris contact avec Pierre-Louis afin de le rencontrer et trouver un accord sur la transaction des cartons.

Aussitôt dit aussitôt fait, les jours suivants je « descendis » à Lyon et me rendis au local où Pierre- Louis entreposait l’ensemble des cartons.

La discussion ne dura pas plus de cinq minutes avant que l’on tombe d’accord, et les cartons prenaient la direction des Vosges dans ma voiture, aussi chargée que la Clio de Pierre-Louis en 1999.

A partir de cet instant, « la boucle était bouclée », j’avais réussi à rassembler les pièces de ce puzzle inextricable en ses débuts.

La partie n’était pas gagnée pour autant, car beaucoup de travail restait à faire pour relever le défi et aboutir au résultat escompté.

Ce ne fut qu’au mois de juin de l’année 2018, après près de deux années de travail assidu que j’ai pu procéder aux premiers essais.

Pour l’occasion, j’avais invité mon épouse à venir écouter les premiers balbutiements de cet instrument muet depuis si longtemps et dont je n’imaginais nullement le son de sa voix.

Dès la mise en marche, une cacophonie s’échappa des entrailles de l’orgue comme pour imiter les premier cris d’un nouveau-né et bien sûr, Georgette fut dépitée :

« Tout ce travail pour en arriver là ! »

J’avoue que je tremblais sur mes jambes et ne savais quoi penser à ce moment-là, mais la surprise fut de courte durée. Reprenant mes esprits, je me suis dit qu’il fallait procéder par ordre pour trouver ce qui n’allait pas, et ensuite faire les ajustements nécessaires.

Quelques heures  après,  je  renouvelai l’essai,  seul dans mon atelier. Cette fois, la magie avait opéré, l’orgue jouait bien et m’offrait la récompense que j’escomptais en regard du travail effectué pour sa résurrection.

Il ne restait à réaliser que quelques travaux de finition et remise en état des différents panneaux de fermeture et des panneaux décoratifs de la caisse, puis serrer un peu ses congénères dans mon annexe pour lui trouver une place, en attendant de trouver une salle digne de le recevoir.

Le 84 Jazzband a retrouvé une nouvelle jeunesse

Après quelques jours de répit, rassuré et encouragé par cette première expérience je me remis au travail, et commençai à repérer et observer le deuxième orgue, un « Lemoine » 52 touches datant du début du siècle dernier.

Celui-ci paraissait plus fatigué que le jazzband et avait probablement fonctionné beaucoup plus que son confrère, un état qui laissait augurer de nouvelles surprises… ce qui s’avéra vrai.

Comme pour le jazzband, le repérage sur l’orgue ne fut pas simple car la gamme que nous avions, issue du carton-gamme d’origine qui se trouvait avec le répertoire, n’était pas correcte.

En particulier, la gamme notée en sol ne pouvait correspondre à l’orgue accordé en si.

Qui plus est l’orgue possède un jeu de basses de 5 notes, alors que la gamme traditionnelle Lemoine n’en possède que 4. Il s’avéra que cette cinquième basse avait été glissée sur la piste de la touche d’arrêt pour permettre d’améliorer certains arrangements. Cette disposition se confirma par l’arrêt impromptu de l’orgue en milieu d’orchestration sur quelques cartons d’origine.

Le 52 touches Lemoine vu de l’arrière

Le 52 touches Lemoine vue de face

Cet orgue, plus ancien que le jazzband d’une vingtaine d’années, jouait selon le répertoire Lemoine des Polkas, Mazurkas, Scottishs, danses traditionnelles populaires du tout début du siècle. La gamme de cet instrument est très comparable à celle du 49 touches LIMONAIRE, orgue très répandu aussi.

Cet orgue LEMOINE est puissant et était adapté à l’animation d’une grande salle de danse telle celle du dancing Depalle où il se trouvait.

Il comporte un nombre restreint de tuyaux, mais ceux-ci sont particulièrement bien utilisés dans les premiers arrangements, ce qui montre combien les noteurs savaient utiliser harmonieusement la conception de l’instrument, en particulier avec le grand jeu de trompettes en cuivre.

Le jeu de trompettes

Il est pourvu :

– D’un jeu de basses de 4 (5) notes, (Bourdons sur sommier et bombardons sous le plancher).

– D’un jeu d’accompagnement de 9 tuyaux

– D’un  jeu  de  premier  chant  de  13  notes  sur registres : violons (2 rangs) et trompettes

– D’un deuxième chant de 10 notes sur registres : barytons, bourdons et voix humaine (bourdons + Clarinettes).

– De percussions : grosse caisse-cymbale et caisse claire 2 baguettes à coups séparés.

Dans cet orgue, les petits tuyaux en plomb avaient, et pour cause, été épargnés par les souris, ce n’était pas le cas des tuyaux de plus grosse section qui, eux en carton, n’avaient pas résisté aux crocs de ces petits rongeurs, ils leur avaient même servi de couloir d’accès pour entrer dans les sommiers de commandes afin d’y confectionner leurs nids et établir leur quartier général, en détruisant soigneusement tout ce qui se trouvait autour.

La soufflerie en mauvais état

La plancher bas de l’orgue

Le repérage externe terminé, je commençai à démonter les principaux éléments un à un, toujours en prenant soin de prendre de nombreuses photos pour le remontage à l’identique de toutes les pièces restaurées.

Le principe de fonctionnement est différent de celui du jazzband, en ce sens que les instruments et registres jouent en pression comme tous les orgues et les commandes en dépression.

Ce qui implique un soin particulier ainsi qu’une étanchéité parfaite du réseau de commandes et de la boîte à touches.

Pour confirmer mes craintes évoquées plus haut, les opérations de démontage et les ouvertures des boîtiers relais, soufflets et autres organes furent compliquées, rien n’était vissé, tout était collé.

Même en décollant thermiquement avec beaucoup de précautions, certaines pièces furent difficilement réutilisables, de même que toutes celles largement grignotées par les souris, aussi il me fallut refaire un certain nombre de pièces.

Les commandes du sommier

La boîte à touches

N’en déplaise aux puristes, pour le remontage et les interventions ultérieures je limitais certains collages au profit d’un vissage avec système d’étanchéité intermédiaire par peau, en particulier pour l’accès aux pièces en mouvements (soupapes…)

Dans ce même objectif, j’ai également ajouté une platine de raccordement des tuyaux sur la boîte à touches, de manière à déposer cette dernière facilement sans être obligé de déconnecter tous les tuyaux lors d’une intervention sur la boîte ou le sommier général, (comme le faisait la manufacture LIMONAIRE)

De même l’ensemble de la tuyauterie a été soigneusement remplacé par d’autres tuyaux respectant le diamètre d’origine.

Bien entendu, comme pour le jazzband, le meuble et toutes les pièces en bois ont subi une cure de jouvence, en ayant été poncés, traités à cœur, réparés et garnis avant d’être protégés pour longtemps par un vernis de finition.

Le jeu de trompettes en rénovation

Le jeu de violons

Une année s’écoula, et l’heure des essais réels après câblage des tuyaux et remontage des instruments arriva.

Bien qu’ayant auparavant essayé et testé individuellement à l’aide d’une turbine procurant la bonne pression, tous les tuyaux, les organes de commande et le sommier général quelle ne fut pas ma surprise d’entendre plusieurs tuyaux parler simultanément alors qu’un seul était sollicité.

Après recherche, tant auprès de la boîte à touches que des commandes placées sur le sommier général, je me rendis à l’évidence ; pas de doutes, il y avait des emprunts entre les canaux intérieurs du sommier principal, pourtant testé auparavant, mais sans tuyaux !…

C’était le seul module que je n’avais pas ouvert, car il était pratiquement indémontable sans casse, étant entièrement collé à la colle forte.

La tâche me parut insurmontable, et pourtant, il fallait l’entreprendre.

Je procédai au démontage de tous les composants tels la boîte à touches, les tuyaux, les porte-vents… pour accéder au sommier principal et l’extraire comme la première fois avec difficulté.

Une fois installé sur la table d’opération je procédai de la manière suivante :

Découpe à la bonne profondeur tous les centimètres des deux planches refermant le dessous du sommier, de façon à décoller en chauffant par petits morceaux les planches en bois ainsi que la toile armée placée sur toute la surface du sommier.

L’enlèvement des planches a été facilité, du fait de certains collages existants défectueux, ce qui expliquait les emprunts rencontrés.

Au bout de quelques heures, j’avais réussi à enlever proprement le fond du sommier (planches et toile), sans avoir abîmé les parois de séparation des canaux.

J’ai profitai pour mettre à niveau l’intérieur du sommier, coller des peaux fines sur les fentes et fissures susceptibles d’engendrer des fuites et étancher l’ensemble des canaux à la colle d’os.

Cette opération réalisée, je replaçai et fixai soigneusement 2 nouvelles planches sur la peau assurant l’étanchéité de l’ensemble du sommier.

J’adjoignis aussi quelques entretoises métalliques pour solidariser les deux faces du sommier.

Le démontage du sommier

Le sommier retrouve une nouvelle jeunesse

Les essais

Il ne me restait plus qu’à remonter tous les composants de l’orgue.

Par étape je faisais au fur et à mesure tous les essais individuels possibles, et cette fois les problèmes s’estompèrent, les essais furent concluants.

Naturellement, une fois le remontage complet achevé, je passai à l’essai de l’orgue avec un carton que j’avais au préalable remis en état, cela hors de la présence de mon épouse.

A ma grande satisfaction, l’orgue se mit à chanter joyeusement, puis de toutes ses forces, lorsque les trompettes s’enclenchèrent.

Véritablement, cet orgue, tout comme le jazzband, est puissant et fait pour une grande salle de danse.

Cette aventure non espérée s’achevait avec grand bonheur, et soulagement pour mes proches.

En attendant de leur trouver un local permettant de recevoir ces vrais jumeaux tels qu’ils étaient installés dans le dancing Depalle, avec leur façade double en ébénisterie, ils joueront aux Rosiers pour mon plus grand plaisir et celui des amoureux de ces musiques, qui seront les bienvenus dans mon petit paradis dédié à la musique mécanique.

Je ne voudrais pas terminer cet article sans remercier Pierre-Louis qui m’a fait découvrir ces instruments oubliés par le temps et a permis de regrouper orgues et cartons reconstituant ainsi un patrimoine musical exceptionnel, hors du commun.

Mes remerciements s’adressent également à mon ami André qui m’a gentiment accueilli dans son atelier et appris les bases nécessaires pour entreprendre de telles restaurations.