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par Philippe BEAU

♦ Article paru dans le n° 87 de la Revue Musiques Mécaniques Vivantes de l’AAIMM ♦

Dans MMV N°85 je vous avais fait découvrir cet incomparable restaurateur de pianos mécaniques et automatiques, et promis de vous tenir informé de toutes nouveautés et curiosités qui franchiraient la porte de son atelier de Saint-Priest, près de Lyon. Evidemment, il fallait que le jeu en vaille la chandelle et que les nouvelles lignes sur Marcel Mino et son éventuel « nouveau né » soit à la hauteur de la réputation du « Maître ». Car je ne vais pas l’apprendre aux fins connaisseurs qui parcourent avec attention notre chère revue, un article nouveau oui, mais sur un sujet qui le mérite évidemment…


 

En « piqûre de rappel », j’insisterai sur le fait que Marcel ne fut pas initié à cet art très particulier de la restauration de pianos par un artisan compagnon ou autre spécialiste du genre. Que nenni ! Notre homme « s’est fait tout seul » et ce n’est qu’au fil du temps que son travail a enfin atteint le niveau de perfection que l’on peut constater aujourd’hui sur ses pianos, sauvés de l’oubli grâce à son incontestable talent. D’ailleurs à ce jour, ils commencent à être de plus en plus nombreux ceux qui lui doivent une fière chandelle suite à une parfaite restauration de leur instrument mécanique. Mais il est modeste le « bougre », comme tous les « grands », alors il s’est souvent fait « voler la vedette » par quelque vil qui souhaitait se mettre en avant, n’hésitant pas à se prétendre le « sauveur » du dit piano alors que le travail était en réalité l’oeuvre de Marcel Mino. Dieu merci comme dans les bons films, le félon est souvent vite démasqué et je suis heureux ici encore de décorer « notre César » des lauriers qui lui reviennent.

(Pour joindre Marcel Mino : 04 78 90 32 87)

« Nouveau, vous avez dit nouveau… » Oui, mais au pluriel cette fois !

Acte 1, « l’Harmoniphone » de Valsonne :

=> Voir la vidéo de l’Harmoniphone

La valse brune, Le beau Danube bleu, Caroline…

Enseigne du café

Tous ces airs connus firent danser et chanter nombre de gens à une certaine époque. Mais à Valsonne, route d’Amplepuis à quelques encablures de Lyon, c’est au café du Pavillon que cela se passait et ce, grâce au piano automatique « Harmoniphone » ! On le sait, le temps fait son oeuvre… A Valsonne, c’est en 1939 que le café du Pavillon fermera ses volets, comme la guinguette de la célèbre chanson si bien interprétée par l’inoubliable Damia. Notre pauvre piano se taira un mauvais jour de cette année-là et restera enfermé en ce lieu jusqu’à la démolition du bâtiment vers 1950.

Récupéré de justesse par un membre de la famille des anciens propriétaires, il sera à nouveau mis à l’isolement durant quelques décennies.

Puis enfin entre en jeu l’ami Marcel… Par une connaissance, le piano lui est indiqué, sa curiosité va le faire se déplacer jusqu’à l’instrument… Horreur, il se trouve dans un état catastrophique ! Première mauvaise constatation, le barillet du moteur a disparu… Marcel est atterré mais pas surpris. En effet, cette pratique était quasi commune, elle consistait à rendre inutilisable l’appareil afin, pour le commerçant, de ne plus payer la redevance… (Droit perçu par l’état pour la diffusion de musique en des lieux publics).

Bâtiments du Café du Pavillon à Valsonne – Rhône.

Les propriétaires du café du Pavillon photographiés devant un autre établissement en 1937 à Valsonne.

Marcel accepte quand même de relever le défi et se rend acquéreur du piano. Il lui faut alors réadapter un nouveau barillet, retailler un engrenage qui viendra se positionner sur la mécanique d’origine et relancer comme si de rien n’était l’ensemble musical. Presqu’un jeu d’enfant (Je plaisante…).

Plusieurs mois se sont écoulés, beaucoup de gouttes de sueurs également, mais, « l’Harmoniphone » de Valsonne peut à nouveau entonner ses airs connus…

Ce piano fut fabriqué en Belgique vers 1910, en atteste un cachet de cire encore présent et qui avait été apposé par les douanes au passage de la frontière.

Malheureusement, à ce jour, la Maison qui a réalisé cet appareil n’a pas été identifiée par Marcel. Mais l’enquête est toujours en cours… Par contre, le revendeur lui est connu. Il s’agit des Etablissements Ebaudy à Reims.

Associés et successeurs d’un dénommé Fortin qui lui même était successeur de la Maison Emile Menesson. Plusieurs adresses à Reims étaient référencées pour ces revendeurs. Il y eut le 10 rue des Tapissiers, certainement le 16 de la rue Branly mais surtout le 10 de la rue Carnot.

Quoi qu’il en soit, ils restent parmi les plus reconnus dans la diffusion nationale de « l’Harmoniphone ».

Techniquement parlant, l’appareil présente un monnayeur de conception assez spéciale de par sa technicité pas rencontrée sur d’autres pianos. Souvent les monnayeurs avec le temps n’offrent plus un déclenchement sécurisé de l’appareil, mais là, ce n’est pas le cas. Comme quoi ce piano était de conception fiable donc fait pour durer. Il est composé de 58 marteaux et, en plus de la partie piano, il est agrémenté d’un triangle, d’une caisse claire et d’un jeu de castagnettes. Cela en fait un bel instrument bien complet mais sans exagération. L’harmonie est bien équilibrée par cet assemblage ce qui permet d’affirmer qu’Harmoniphone est bien le nom qu’il lui fallait.

Bravo Marcel, encore un de sauvé !

Piano mécanique ‘Harmoniphone’ fermé.

Piano ‘Harmoniphone’ ouvert.

 

 

 

Carte des airs Piano ‘Harmoniphone’ ouvert. du piano ‘Harmoniphone’.

 

Acte 2, piano automatique Ch. Barbé :

=> Voir la vidéo du piano automatique Ch. Barbé

Tout ce qui est petit est mignon ! Même chez les pianos…

La seconde dernière trouvaille de Marcel est en effet de taille réduite. Un petit 85 centimètres de long pour 136 centimètres de haut, cela nous donne bien un piano en-dessous des cotes traditionnelles. Là aussi il est de fabricant inconnu et de revendeur connu. Pour le revendeur c’est facile, c’est marqué dessus : Ch. Barbé au Puy-en-Velay. Bien que de taille modeste il possède une notation de 10 airs sur son cylindre clouté, comme les grands. Par contre, il est de conception 36 marteaux « tout piano », c’est à dire sans instrument d’accompagnement. Musicalement il est parfait, curieusement très sonore malgré sa taille et d’une notation à faire pâlir les plus grands noteurs de l’époque. En effet, certains font d’Emile Tadini la référence en oubliant trop souvent que d’autres, plus modestes, presque anonymes, ont été eux aussi très bons.

Ce petit piano en est la preuve vivante. J’ai remarqué entre autres qu’un one-step intitulé « Celle que j’aime est parmi vous » était remarquablement joué, dans une cadence exemplaire et très entrainante. J’ai aussi beaucoup apprécié la justesse de la marche « Quand Madelon », éternelle chanson immortalisée dès 1914 par le comique troupier Bach (Charles-Joseph Pasquier 1882 – 1953). J’avais déjà eu l’occasion d’entendre une retranscription de cette oeuvre musicale sur un piano mécanique mais, le souvenir qu’elle m’en avait laissé était loin d’être impérissable… Certainement mal notée et sur un piano à la restauration aléatoire, comme quoi, « méfiez-vous des contrefaçons », même chez les restaurateurs de pianos mécaniques… Ici, sur le Ch. Barbé de Marcel, de suite on reconnait l’air qui vous entraîne irrémédiablement à le fredonner comme au « bon vieux temps ».

Comme pour « l’Harmoniphone », ce Ch. Barbé a une histoire qui mérite d’être narrée ici. Mais commençons à l’envers… Suite à une annonce passée dans une revue, Marcel est contacté par les descendants des anciens propriétaires du piano. Une fois sur place et après les premières constatations faites, notre spécialiste donne un verdict honorable sur l’instrument. Son état est correct et il reste « simplement » à prévoir ce qu’il appelle : la réfection d’usage… Nettoyage, changement des chevilles, des cordes, renforcement des sommiers et bien sûr un accord pour terminer. Donc, quelques nombreuses heures de travail qui pourraient en effrayer plus d’un, mais, certainement pas Marcel !

Carte postale. Vue du Boulevard National à Langeac.

A l’origine, ce sympathique petit piano est donc vendu par le fameux Barbé du Puy-en-Velay, en Haute-Loire. L’acquéreur serait une dénommée Madame Ombret de Langeac si l’on en croit le récit d’un livre régional, et, nous avons tout lieu de le croire. (« Langeac au pays des Gorges de l’Allier » – Maury Imprimeur – Ville de Langeac – 1999) Voici ce que nous apprennent les auteurs :

« Le samedi soir, Madame Ombret ‘reçoit sur invitation’ les notables de la ville dans son café du boulevard. Sur un piano mécanique, moyennant une pièce de 10 centimes, chacun peut choisir dans le ‘programme’. Le rouleau débite alors valse, one-step, polka, mazurka, marche et bourrée ! Dans un appartement proche, derrière les volets, un jeune garçon (Aujourd’hui septuagénaire) plonge son regard par-dessous les rideaux et ne perd rien du spectacle… »

Chacun bien-sûr reste libre de penser ce qu’il veut des « soirées particulières » de Madame Ombret, au café du boulevard, à Langeac, Haute Loire…

Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, ce brave piano qui a dû en voir et en entendre de toutes les couleurs, est bien tranquille dans l’atelier musée de mon ami Marcel. Il y coule une retraite bien méritée où désormais, sa seule fantaisie est d’égrener de temps à autre ses musiques qui ravirent à l’époque les clients de Madame Ombret… « Objets inanimés, avez-vous donc une âme… » (« Milly ou la terre natale » – Alphonse de Lamartine – 1790/1869)

Vue générale du ‘baby’ piano Ch. Barbé de Langeac.

Carte des airs du piano Charles Barbé.

Belle toile et fronton très décoratif.