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par Françoise DUSSOUR

♦ Article paru dans le n° 76 de la Revue Musiques Mécaniques Vivantes de l’AAIMM ♦

Ce texte a été repris par Françoise Dussour, pour Musiques Mécaniques Vivantes. La photocopie de l’article a été prêtée par Étienne Blyelle.


 

=> Voir la vidéo du Brunophone

Beau Brunophone grand modèle avec instruments, vers 1910 (Photo développée d’après un négatif sur plaque de verre)

 

Le magazine ‘Hebdo TV Saint-Etienne’ daté du 11 avril 1964 révèle, sous la plume de Jacques Gandebeuf, un épisode pathétique et pourtant peu connu de l’histoire stéphanoise. Jean-Marie Brun, l’optimiste ne pouvait prévoir que ses descendants devraient, la mort dans l’âme, détruire les 400 derniers pianos qu’il avait inventés et qui portaient son nom.

Dans un tiroir, les descendants de Jean-Marie Brun ont pieusement conservé les restes de cette époque familiale : quelques photos, des tracts désarmant de naïveté, symbole d’une époque, où la publicité prenait encore des gants. Pour la vieille maison du Cours Victor Hugo, le temps du Brunophone fut vraiment celui de l’âge d’or.

Donc me voici tenancier et je me creuse chaque jour la tête pour savoir comment amuser mon monde. Mais le billet de Jean-Marie Brun me tombe sous les yeux et aussitôt ma décision est prise. Le pedigree du Brunophone est absolument mirobolant. J’achète…

« C’est la grande attraction du jour » dit le tract, « noter l’encliquetage et le contre-encliquetage céleste, le régulateur et le graduateur (sic) métronomique. L’instrument est sans pareil, marchant seul ou en mettant 10 centimes… Il tient lieu de piano et de pianiste. Avec sa cadence métronomique, faisant les fortes, les mezzo-fortes et les pianos, il constitue tout ce qu’il y a de mieux pour les salons, bals et cafés dansants. » et le billet se termine sur cette confidence en point d’orgue : « c’est la poule aux oeufs d’or des débitants… ».

C’était vrai ! En inventant, comme pour s’amuser, cette espèce de piano mécanique haute-fidélité, Jean-Marie Brun avait signé son coup de maître, ce qui n’était pas pour étonner ceux qui avaient le plaisir et l’avantage de le connaître. C’était une nature : plus qu’un luthier, c’était un homme-orchestre. Deux passions se rencontraient dans sa tête : la mécanique et la musique. Le XIXème siècle a produit ainsi quelques inventeurs de génie, patients comme des fourmis et fantaisistes comme des cigales. Adolphe Sax par exemple. Jean-Marie Brun était de la même trempe que l’inventeur du saxophone.

L’énumération des instruments sortis de son imagination pourrait avoir jailli du cerveau d’un poète. Elle fait penser à une guirlande interminable, tirée de l’armoire aux souvenirs.

Voici le Mirliton perfectionné « donnant le ton beaucoup plus fort », le Trompettino et le Trompophone « avec lesquels on peut exécuter sans doigté toutes les dièses et tous les bémols », la Flûte-Ocarina, la Flûte- Clairon, le Jumélino, le Flûtophone, le Clario-Flûte, le Manopan, le Piano Mélodieux, l’Elikon et tant d’autres, en gardant, bien sûr pour la fin l’étonnant Cornottino chromatique « que l’on pouvait jouer à bicyclette. »

Jean-Marie Brun avait un coeur d’or, mais il n’aimait pas se laisser faire. Ses petits enfants, devenus d’ailleurs depuis de robustes adultes racontent avec tendresse, que ce fut avec colère, que leur grand-père, un jour qu’un mauvais plaisant avait trouvé drôle de mettre sa canne perfide dans la roue de la bicyclette. Dès qu’il se fut relevé, Jean-Marie Brun, partit à la poursuite du malotru et il fallu toute l’insistance de ses employés pour l’empêcher de décrocher son fusil de chasse.

« Il était un excellent tireur » nous confiait en riant son petit fils Emmanuel Brun et dans la bouche du champion de France, le compliment a son importance !

Lorsque Joseph Brun, son fils reprit le flambeau. Il était lui-aussi un luthier de grande classe et de plus un musicien remarquable. Professeur de mandoline à cette époque où cet instrument avait encore tout son prestige, il entreprit, presque pieusement de continuer l’oeuvre de son père, l’industrie du Brunophone était alors en plein essor.

Vue intérieure d’un Brunophone grand modèle avec ses instruments

Malheureusement cet homme sensible va se trouver un peu plus tard devant un problème que son père n’avait pas prévu. La décision qu’il dû prendre la mort dans l’âme fit probablement se retourner Jean-Marie Brun dans sa tombe. Ce fut une consolation pour la famille unie de penser que le grand-père n’avait pas vu ça.

Le phylloxéra épargna quelques pieds de vigne et la myxomatose laissa sa chance à quelques lapins. Mais l’ennemi du Brunophone fut un ennemi mortel. Il en détruisit jusqu’à l’espèce et avait pour nom l’amplificateur.

Lorsqu’il apparut en plein délire Charlestonien, il relégua du jour au lendemain les beaux meubles ventrus de Jean Marie Brun au magasin des accessoires. L’amplificateur était moderne, fascinant, intraitable. On n’arrivait pas à parler plus fort que lui. Le pauvre Brunophone, avec son allure impériale, n’était plus dans le coup. En deux ans il disparut des cafés et lieux publics.

Sentimentalement cette désaffection imprévisible fut pour Joseph Brun un coup très dur. Les lourds instruments, dont beaucoup étaient loués s’amoncelaient dans les dépôts, au point qu’on ne sut bientôt plus où les mettre. Après avoir longtemps réfléchi, Joseph Brun prit la seule décision qui commercialement s’imposait : les détruire ! Il y en avait quatre cents !

Le massacre des Brunophone commença vers 1929 et dura plusieurs années. C’était un travail doublement dur à faire, parce que les instruments étaient très solides, ensuite parce que les exécuteurs avaient souvent les larmes aux yeux.

Les Brunophones se défendaient comme des animaux à l’abattoir. Sous la masse maladroite un ressort s’échappait, capable de couper une tête à dix mètres… tandis qu’un râle en forme de polka s’exhalait comme un dernier défi.

Jean-Marie Brun, au volant de sa voiture avec une partie de ses ouvriers, prend la pose devant les entrepôts de la place Jovin Bouchard à Saint Etienne. Remarquez la grande publicité pour le Brunophone peinte sur la pierre du bâtiment.

Par piété filiale, la famille Brun conserva un seul Brunophone. Puis Joseph Brun mourut et le temps passa…

Vint l’après-guerre, la chanson moderne, le style Rose-rouge et la vogue du « piano-massacre. »

Par snobisme, mais aussi pour retrouver les charmes acidulés des saloons du Far-West, de nombreux musiciens se mirent à taper sur des pianos désaccordés ou détendus. Tout ce qui était mécanique redevint à la mode. Et l’on s’arracha les derniers Brunophones, on se les arrache encore !

Ah, si grand-père avait vu ça !…

Photos : Droits réservés

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne saurais que recommander de lire le remarquable ouvrage richement illustré « BRUN… saga d’une famille stéphanoise » ou « du Brunophone à la lame sonore » de Philippe Beau au Editions Abatos – Saint Chamond. (126 pages) IBSN 978-2-917041-12-3

Ce livre est épuisé chez l’éditeur mais quelques exemplaires sont encore disponibles à la librairie du Musée des Gets.