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par Philippe Rouillé

♦ Article paru dans le n° 78 de la Revue Musiques Mécaniques Vivantes de l’AAIMM ♦

L’avez-vous remarqué ?

Que l’assistance soit de deux ou de trente personnes, il suffit qu’un instrument de musique mécanique commence à jouer et, inévitablement, au bout de quelques secondes, une, deux, trois voix s’élèvent, couvrant totalement ou partiellement la musique …


 

« De la musique … mais aussi des conversations entre amis autour d’une bière » (CP ancienne coll. Marchal) ».

- Admiratif : « C’est magnifique ! Et cette marqueterie  ! Et cette façade ! Regardez toutes ces lames, ces personnages … »

- Questionneur : « De quand ça date ? Où cela fut-il fabriqué ? A quoi sert ce levier, là, sur le côté ? Combien y a-t-il d’airs ? de picots ? Est-ce qu’il y a encore des réparateurs ? Trouve-t-on encore beaucoup de ces instruments ? » et souvent l’horrible : « combien ça coûte ? « 

- Informatif (les guides de visite sont souvent coupables, alors même que la musique joue) : « Cette boîte a été fabriquée à xxx en xxx par xxx. Vous remarquerez l’admirable notation ( !) et sonorité ( !!!). Le levier sur la droite sert à… etc… » Encore heureux lorsque, pressés par le temps, ils ne démarrent pas en même temps l’instrument suivant, sans attendre que le précédent ait fini de jouer … ou arrêtent l’instrument en plein milieu d’un air.

Bref, vous l’avez compris, celui ou celle qui voudrait écouter attentivement la musique en est souvent pour ses frais, devant ce déluge de paroles qui, curieusement, s’arrête souvent net à l’arrêt de la musique : applaudissements, ou quelques secondes de silence avant que les paroles ne reprennent, plus présentes que jamais.

Il nous est tous arrivé de faire pareil, moi aussi. Je ne jette donc la pierre à personne. Mais je cherche une explication – il y en a sans doute plusieurs.

Lorsqu’un vrai musicien, en chair et en os, commence à chanter ou à jouer sur son piano, sa guitare, son saxo, en général tout le monde se tait pour l’écouter. Il en est souvent de même, heureusement (quoique …), lorsque un ou une artiste tourne la manivelle de son orgue de Barbarie – car c’est un être humain qui joue, et non une mécanique. Et encore plus lorsqu’il chante, et incite d’ailleurs souvent le public à chanter en même temps. C’est une exception dans le propos de cet article.

Il n’y a qu’au sein des clubs de jazz que certaines conversations continuent en bruit de fond, et encore. Tous les mélomanes savent que rien n’est plus énervant en concert que les bruits parasites (climatisation, toux fréquentes et … sonneries de portables), sans compter les applaudissements trop précoces !

Il peut en être autrement lorsqu’on écoute un concert chez soi à la télévision, ou sur un enregistrement de CD, mais l’attention reste grande. La musique prime.

Alors, pourquoi cette relégation de la musique à une place très secondaire lors de l’écoute des instruments de musique mécanique ? Ce n’est pas trop gênant lorsqu’un grand orgue de foire ou de danse joue, ou même un orchestrion ou un bastringue, mais cela le devient pour un piano pneumatique et encore plus pour une boîte à musique … et je ne parle même pas des tabatières à musique, dont certaines sont admirablement notées et que, bizarrement, on écouterait sans doute plus en silence si leur son était amplifié par une sonorisation puissante.

Al Choffnes, près de Chicago, grand collectionneur et ancien Président de la MBSI. « Maintenant, je vous en prie, on écoute… SILENCE, please ! … jusqu’à la fin de l’air ! » (Photo PhR)

Les instruments de musique mécanique nous fascinent pour plusieurs raisons : leur apparence (façades, ébénisterie, etc.) ; leur histoire ; leurs astuces techniques  ; le fait que, justement, elles jouent mystérieusement sans instrumentiste, et leurs approximations même peuvent nous les rendre touchants. D’où de nombreuses exclamations et questions.

Alors, faut-il se contenter « du bruit qu’ils font » ? (et parfois c’est mieux ainsi, tant l’écoute de certains de ces instruments sur CD peut être décevante, lorsqu’on n’a plus la magie de l’ambiance, de la façade, des automates … On se rend compte alors des bruits parasites, des défauts d’accord, de rythme, etc. que notre imaginaire occulte à l’écoute « réelle »).

Ou bien, en leur présence, faut-il tenter de faire silence et d’écouter attentivement leur musique ? – et ceci en hommage ou en communion avec un facteur ou un restaurateur particulièrement adroit, et avec le musicien qui, récemment ou autrefois, les a notés avec amour et virtuosité, d’après une partition écrite par un compositeur talentueux ?

Il est heureux qu’une grande partie des instruments de musique mécanique répondent à ces critères exigeants, et procurent ainsi de belles satisfactions d’écoute – pourvu qu’on veuille bien les écouter.

Je n’ai connu qu’un seul collectionneur qui parvenait à imposer un silence total à un groupe de quatre-vingt personnes pour écouter ses boîtes à musique à disques :

M. Al Choffnes, aux Etats-Unis (près de Chicago). Il ne mettait rien en marche tant qu’il n’avait pas obtenu l’attention et le silence de tous, et devait dire quelque chose de très frappant (mais hélas, je ne m’en souviens plus exactement) car aucune voix ne s’élevait ni même n’osait murmurer avant la fin de l’air …

Je vous laisse réfléchir à tout cela. Bonne écoute et, après avoir patiemment (je n’ose dire religieusement !) laissé s’éteindre les résonances des dernières notes, témoignez alors de vos émerveillements, partagez vos connaissances et posez vos questions !!!

Et attendez que le silence revienne complètement avant de démarrer l’air ou l’instrument suivant…